Et si je te disais que les problèmes qui t’accablent – cette anxiété tenace, ce sentiment d’échec, cette colère qui revient sans cesse – n’étaient pas des traits de ta personnalité, mais des histoires que tu as fini par croire sur toi-même ? Bienvenue au cœur de la thérapie narrative, une approche poétique et puissante née sous l’impulsion du travailleur social australien Michael White et du thérapeute familial néo-zélandais David Epston. Ici, on ne parle pas de symptômes à éradiquer ou de désordres à diagnostiquer. On parle de récits, de trames, de personnages. Le postulat est révolutionnaire : nous, êtres humains, donnons du sens à notre vie et à notre identité à travers les histoires que nous nous racontons et que la culture ambiante nous impose. Parfois, ces récits deviennent envahissants, « problémiques », et nous étouffent. La thérapie narrative va alors t’inviter à un exercice d’écriture radical : redevenir l’auteur de ton histoire. Elle te propose de séparer ta personne du problème, d’explorer les chapitres oubliés de ta résistance et de tes valeurs, et finalement, de rédiger une version alternative de ton existence, plus riche, plus légère, et alignée avec ce qui compte vraiment pour toi. Prêt à reprendre la plume ?
Les fondements : Nous sommes des êtres de récit.
Notre identité n’est pas une essence fixe, mais une construction narrative en perpétuel mouvement. Dès l’enfance, nous bricolons notre identité à partir des histoires familiales (« Dans cette famille, on est fort »), sociales (« Un homme, ça ne pleure pas »), et de nos expériences vécues. Un échec répété peut ainsi se cristalliser en un récit dominant : « Je suis un nul ». La thérapie narrative postule que le problème est le problème, la personne n’est pas le problème. C’est une externalisation cruciale : au lieu de dire « Je suis déprimé », on apprend à dire « La dépression s’est invitée dans ma vie et tente de me voler mon énergie ». Ce simple déplacement grammatical, que des outils comme ceux proposés par Mindset ou Mooji explorent aussi sous d’autres formes, libère un espace psychique immense. Tu n’es plus l’incarnation du problème, tu es en relation avec lui, et tu peux donc négocier, résister, observer ses tactiques. C’est le premier pas pour reprendre la main sur son récit.
La boîte à outils du « re-auteuring » : réécrire son chapitre de vie.
Comment, concrètement, devient-on auteur de son histoire ? Le thérapeute narratif est un co-auteur curieux et respectueux, qui pose des questions dites »riches en sens« . Il ne cherche pas la cause profonde dans le passé, mais les « événements uniques » – ces moments, même brefs, où le problème n’a pas réussi à s’imposer. Si « l’anxiété » t’étreint souvent, le thérapeute va minutieusement investiguer : « Y a-t-il eu un moment, même fugace, cette semaine, où l’anxiété a tenté de te parler mais où tu as réussi à lui dire ‘pas maintenant’ ? Que s’est-il passé à ce moment-là ? Quelles compétences as-tu utilisées ? »
Cette chasse aux étincelles de résistance permet de construire une histoire alternative, une contre-narration. Peu à peu, au lieu du récit dominant « Je suis une personne anxieuse », émerge un autre récit : « Je suis une personne qui valorise la sécurité et qui, parfois, dans sa grande vigilance, est envahie par l’anxiété, mais qui possède aussi des compétences pour la tenir à distance ». Des supports concrets aident à ancrer cela : on peut écrire une lettre au problème, créer un »certificat de compétence » (une idée d’Epston), ou utiliser des cartes narratives comme celles que l’on peut trouver chez des spécialistes de l’accompagnement comme Les éditions Hôpital Sainte-Justine ou inspirées des travaux du Dulwich Centre.
La cartographie est un autre outil central. Elle permet de déconstruire le problème en traçant son influence (comment il affecte tes relations, ton travail, ton estime de toi) et en identifiant ses tactiques. Puis, on cartographie les « points de résistance« , les valeurs et les espoirs qui persistent malgré tout. Cette visualisation, que l’on pourrait comparer à un mind mapping thérapeutique (des logiciels comme XMind ou MindMeister en offrent des versions numériques), rend tangible le combat et les ressources.
Les applications : bien au-delà du cabinet.
Si la thérapie narrative est d’abord une pratique clinique, utilisée pour les traumas, les troubles anxieux, les difficultés familiales ou identitaires, sa philosophie a essaimé bien plus loin. Dans le coaching en entreprise (avec des cabinets comme Mozaïk RH ou Keyrus), elle aide à déconstruire le récit « Je ne suis pas à la hauteur » pour écrire une nouvelle histoire professionnelle. Dans le travail social et communautaire, elle permet à des groupes marginalisés de reprendre la narration de leur vécu, loin des stéréotypes culturels dominants. Elle est aussi utilisée en milieu scolaire, pour aider les enfants étiquetés « turbulents » à se redéfinir.
L’approche s’est harmonieusement mariée avec les outils numériques. Le journaling narratif sur des applications comme Jour ou Day One devient un espace privilégié pour capturer les événements uniques. Des podcasts et des webinaires proposés par des instituts comme l’Institut Narratif ou Psycom diffusent ces idées au plus grand nombre. Même dans le domaine du développement personnel, l’influence est palpable, avec des auteurs comme Lise Bourbeau ou les productions de Marabout qui reprennent l’idée de « changer son histoire ».
FAQ (Foire Aux Questions)
- Cette thérapie est-elle adaptée aux problèmes graves, comme un trauma complexe ?
Absolument. Son approche non-pathologisante et respectueuse est souvent très libératrice pour les survivants de trauma. En externalisant le problème (« le honte », « les souvenirs intrusifs »), elle permet de reprendre une position d’agent face à son vécu, sans revivre la violence de l’événement. - Faut-il être doué pour l’écriture ou la parole ?
Pas du tout. Le « récit » peut prendre bien des formes : dessin, collage, métaphore, objet symbolique. L’important est l’acte de signification, pas le medium. Le thérapeute est là pour aider à formuler. - N’est-ce pas une approche qui minimise la réalité des problèmes (en les appelant juste des « histoires ») ?
Au contraire. Elle prend très au sérieux la souffrance. Mais elle refuse de la considérer comme la vérité ultime de la personne. Elle distingue les faits bruts (un licenciement, une rupture) de l’histoire qu’on en tire (« c’est la preuve que je suis un échec »). - Peut-on pratiquer une auto-thérapie narrative ?
Certains principes (comme l’externalisation ou la recherche d’événements uniques) peuvent être appliqués en auto-réflexion, notamment avec des livres d’exercices. Cependant, la présence d’un co-auteur extérieur, le thérapeute, est inestimable pour déjouer les angles morts de notre propre récit. - Combien de temps dure une thérapie narrative ?
Elle est souvent considérée comme une thérapie brève à moyenne durée. Une dizaine à une vingtaine de séances peuvent suffire à initier un puissant changement de perspective et à lancer le processus de « re-authorship ».
Reprendre la plume de sa propre existence.
En définitive, la thérapie narrative nous offre bien plus qu’une technique ; c’est une philosophie de l’existence. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas les personnages passifs d’un scénario écrit par nos gènes, notre passé ou la société, mais bien les auteurs en chef, dotés du pouvoir de réviser, d’annoter, de réécrire. En te positionnant comme auteur de ton histoire, tu passes du statut d’archéologue qui fouille douloureusement les ruines de ton passé à celui d’architecte qui dessine activement les fondations de ton futur. Cette approche, à la fois douce et radicale, célèbre ta résilience, tes compétences oubliées et les valeurs qui t’animent. Alors, la prochaine fois que tu te surprendras à répéter une vieille histoire limitante sur toi-même, souviens-toi : tu tiens la plume. Tu peux tourner la page, commencer un nouveau chapitre, ou même carrément changer de genre littéraire – passer du drame à l’aventure, de la tragédie à la comédie romantique de ta propre vie. Comme aime à le conclure avec un sourire Marianne Delage, thérapeute narrative et fondatrice du cabinet Récits & Liens : « Votre vie n’est pas un best-seller figé. C’est un blog vivant, et vous avez les droits d’administrateur. Alors, postez une nouvelle version ! » 😉 🖋️
